28-03-2021

Interview Soili Karme (Saarinen) French

 

Quel âge aviez-vous lorsque vous avez vu Jarno pour la première fois et comment vous êtes-vous connus ?
J’ai rencontré Jarno très jeune, il avait 16 ans et moi seulement 14. C’était sur une route de campagne près de la maison d’été de mes parents. Que pensa -t-il de cette fille en vadrouille sur un cyclomoteur (celui de ma sœur aînée) ? Je ne sais pas. Lui avait une moto, une Puch 175 cm3. À cette époque, il n'était pas courant qu’une fille soit sur un cyclo sans casque.

Jarno faisait-il déjà des courses ou avait-il d'autres activités?
Jarno a commencé à courir un an après que nous nous soyons rencontrés. Mais il avait déjà travaillé l'été à Tunturipyörä dans l’usine de cyclomoteurs Tunturi qui était aussi l'importateur de Puch. Là, il avait pu préparer une petite moto.

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez retrouvé Jarno à une course ? Vous souvenez-vous où était cette course ?
J'avais 15 ans quand j'ai rejoint Jarno sur une course de glace près de Turku sur un petit lac. Il avait terminé troisième sur sa Puch en classe 250 cm3. La même année, il a fait sa première course sur la route à Turku sur une Puch 250 mais il a eu des problèmes de moteur. Il y avait beaucoup de courses de glace en Finlande, mais le climat est plus chaud dans le sud et le froid n'y est pas assez fort pendant tout l'hiver. Esko-Matti Harkke, le propriétaire de Tunturipyörä, avait remarqué les compétences de Jarno et l’a aidé en lui permettant de préparer ses motos dans l'usine. À cette époque, tout était encore très basique. Il n'y avait pas de paddocks de luxe, mais nous passions de très bons moments ensemble.

Pour vous, quel était le meilleur dans les paddocks ?
La meilleure chose était la passion commune et l'atmosphère. Presque tous étaient des amis et il n'y avait pas beaucoup d'argent. Alors tout le monde s’entre-aidait.

Avec quelles autres épouses de coureurs avez-vous eu le plus de contact pendant les Grand Prix ?
En GP, il y avait peu de femmes. J'avais beaucoup à faire pour aider Jarno tout le temps, car il était son propre mécanicien et travaillait beaucoup. J'ai fait tout ce que j'ai pu faire. Par exemple, je conduisais la camionnette et la remorque la nuit pour qu’il puisse dormir. Nous étions principalement avec les Suédois Börje Jansson et Kent Andersson, Bosse Granath et d'autres pilotes suédois et leurs mécaniciens. Tepi Länsivuori était toujours avec nous ; nous l'avons beaucoup aidé car au début il ne parlait que de finnois. J’ai été très contente quand il est venu ensuite avec Helena, sa petite amie et future femme. Je pouvais rester avec elle.

Jarno arrivait-il à gagner sa vie avec les courses au début de sa carrière ? Ou aviez-vous tous les deux des emplois à coté de la course ?
Au début, nous suivions toujours des études pendant l'hiver. Moi au collège commercial et lui en formation d’ingénieur au collège technique. À l'automne 1970, il a été 4ème du championnat finlandais en 250 cm2. Mais à cause de ses études, il ne pouvait pas faire les 3 dernières courses. Alors il a dit qu'il allait arrêter la compétition à cause du manque d'argent. Au printemps 1971, il est devenu ingénieur et moi, j'ai pu travailler tout l’hiver en habitant chez mes parents. J'ai donc tout économisé et nous avons pu quitter la Finlande au printemps. Et puis Arwidson, l'importateur Yamaha finlandais, lui a passé une 250 et une 350 et des pièces de rechange. Nous étions à peine capables de vivre avec ce qu’on avait de côté ! Mais nous étions jeunes et il n'était pas important d'avoir de la bonne nourriture ou quelque chose de luxueux car nous vivions en permanence dans le paddock.

Quels coureurs Jarno voyait-il comme ses plus grands adversaires ?
Ses plus grands rivaux étaient Phil Read, Renzo Pasolini, Rodney Gould, Dieter Braun et Giacomo Agostini. Mais pour Jarno, son plus grand adversaire était Phil Read.

Nous connaissons tous Jarno en tant que mécanicien et en tant que coureur. Jarno a eu d'autres passions ou intérêts en plus de la course ?
Jarno était très intéressé par la photographie et il avait acheté une très bonne caméra au Japon. Déjà des caméras de film plus petites arrivaient à ce moment-là et nous en avons eu une.

À votre avis, qu'est-ce que Jarno faisait le mieux : son travail de mécanicien ou pilote ?
Il est impossible de choisir. Il y en avait très peu qui étaient aussi talentueux comme mécanicien et coureur. Je ne vois que Kel Carruthers et Jarno. Un exemple. En 1972, Jarno a reçu de Yamaha Amsterdam une Yamaha 250 à refroidissement par air (il était parrainé par Arwidson). Barry Sheene, lui, a une la même moto mais à refroidissement liquide. Mais Barry est tombé avec cette moto. Yamaha a alors passé la moto à Jarno à la mi-saison, à Opatija. Barry avait dit : "C’est une moto de merde", il n’avait pu avoir aucun résultat avec elle. Alors qu’après Opatija, Jarno a été très performant et a remporté le championnat du monde avec cette même moto !!!

Qui pour vous était avec Jarno le coureur le plus respecté à cette époque ?
Agostini bien sûr. Mais tout le monde pensait qu'il avait toujours eu les meilleurs motos, qu’i était trop chanceux. S’il n’avait pas les MV Agusta, aurait-il été aussi bon ? Concernant Phil Read, c’était beaucoup plus difficile. Mais il a eu une chance chez MV, même s’il est tombé quelque fois. Et Angel Nieto en 125 ! Jarno a couru contre lui à Monza et à Jarama 1971, lorsque l’usine néerlandaise Kreidler l’a aidé, comme Barry Sheene. Il faut savoir que Derbi avait demandé à Gilberto Parlotti d'aider Nieto pour le titre. Barry n'a pas été capable de contrer Nieto mais Jarno a poussé Angel Nieto au-delà de ses limites et, grâce à lui, c’est Jan de Vries, avec Kreidler, qui a été sacré champion du monde dans le dernier GP !

Aujourd’hui, qui n'avez-vous pas vu depuis très longtemps et qui voudriez-vous vous revoir ?
J'ai rencontré de nombreux anciens pilotes dans les manifestations Classiques. J'ai été invité au circuit Paul Ricard il y a quelques années par l'organisateur et Jacques Bussillet. Ils m'ont emmené au Castellet et j’ai vu beaucoup d’anciens. Mais tous ne viennent pas aux Classiques. Ça été très agréable. Phil, Bo Granath ... etc. Et j'ai rencontré Kent Andersson à Assen en 1998 et Imatra. Tout le monde en profite bien parce que ce ne sont pas de vraies courses, il n’y a pas de concurrence. Je me suis même rendu à Bergame en Italie lorsque Arto Teronen, très poli et sympathique, a fait un livre sur Jarno. Après Monza, il était préférable pour moi de quitter totalement le monde de la moto. Je suis resté plus de 30 ans chez Finnair et j'ai eu ma famille, 2 filles. Maintenant, beaucoup de temps a passé. J’ai récupéré et j'ai plus de liberté puisque je suis à la retraite.

Quels circuits Jarno préférait ?
Son circuit favori était Assen, avec ses virages très rapides, qu'il pouvait utiliser au maximum grâce à son style. Et il y a aussi Silverstone. Mais Assen était déjà plus sécurisant.

Pendant vos voyages à l’étranger, quels pays avez-vous le plus aimé ?
J'ai aimé l'Italie, la nourriture et l'atmosphère, à l'exception de Monza. C’était de très mauvais organisateurs et nous ne savons pas tout. Nous avons eu beaucoup d'amis à Imola, la famille du docteur Costa et Gianni Fantazzini, l'interprète du Moto Club, et sa famille.

Est-ce qu’à cette période, il vous a manqué une maison, une vie de famille ?
Ça ne m’a pas manqué du tout. J'ai aimé voyager et les gens du paddock étaient très sympathiques. Le Continental Circus était d'une certaine manière comme une grande famille. J’ai écrit des lettres aux organisateurs de Monza. Mon père aussi. Nous n’avons jamais eu de réponse.

Quels sont les meilleurs souvenir que vous gardez de ces années de courses internationales et de Grand Prix ?
Mes meilleurs souvenirs ont été la première victoire en GP à Brno 1971, nous l'avons célébrée avec nos amis suédois, puis la victoire de Monza 1971. Et en 1972 au Nürburgring et à Brno. Seul Mike Hailwood avait fait mieux ! Généralement, nous n'avions pas de temps pour la fête et le plaisir. Les voyages étaient longs et il y avait beaucoup de travail sur les motos. Parfois, nous arrivions à nous détendre dans le paddock le soir avec nos amis. Avec par exemple une bière ou seulement du thé avec Börje Jansson et son mécanicien. Börje était le meilleur ami de Jarno. Tepi, lui, était toujours si calme, si réservé. Il nous arrivait de déjeuner ensemble. Tout le monde apportait ce qu'il avait. Et à la fin de 1972, Jarno est devenu champion du monde en 250 cm2 !!!

Comment avez-vous ressenti tout cela personnellement ?
Ce titre a été très important pour moi. Avec Jarno, nous avons travaillé ensemble pour l’avoir ! C’était une grande réussite pour nous deux. À Imatra, il m'a emmené sur le podium pour montrer que nous étions vraiment une équipe de 2 personnes. Jarno a toujours respecté mes efforts.

1973. J’ai du mal à poser des questions sur cette année spécifique. Si vous vous sentez à l'aise, vous pouvez peut-être me dire quelque chose. Mais bien sûr, vous pouvez également ignorer cette question.
En 1973, tout a bien commencé, Jarno a remporté les 200 Miles de Daytona, le premier européen a gagner depuis la création de la course en 1932. Et c’est aussi la première fois qu'il avait un mécanicien, Vince French. En plus, Jarno avait un 350, un moteur plus petit que ses adversaires. Après, il y a eu les 200 Miles d’Imola, toujours avec la 350. Ensuite, au GP de France au Paul Ricard, Jarno a été intégré dans l’écurie officielle Yamaha. Il a gagné en 250 et 500. Et il a remporté chaque course avant Monza, sauf une à Hockenheim quand sa chaîne a cassé. Mais il n'était pas heureux, moi non plus. Tout avait changé. Avant c’était merveilleux de voyager, nous étions libres. Quand il est devenu pilote officiel, c’est Yamaha décidait de tout. Il ne l’acceptait pas. Jarno avait toujours dit qu'il voulait arrêter au sommet de sa carrière, ou s’il ne gagnait qu'un seul championnat du monde. S’il en gagnait 2, il continuait. Et il avait même une chance en théorie d’en gagner 3 la même année. 250, 350, 500 ! Jarno était tellement déterminé. Je pouvais faire confiance à 100 % à ce qu'il a disait et je suis sûre qu'il aurait pu gagner trois titres la même année ! Nous avions envie d'avoir des enfants. Il avait dit que, quand il arrêterait, il serait ingénieur, son travail normal . Yamaha m'avait proposé un emploi après la mort de Jarno. Ils ont précisé dans n'importe quel pays et tout ce que j'aimerais faire ! Je remercie les 3 grands patrons de Yamaha. Hata San, le grand responsable japonais, est même venu avec moi sur la tombe de Jarno un an après la sa mort. Je suis très reconnaissante envers Yamaha. Mais j'ai aimé rester au début à Turku comme j’ai aimé ensuite mon travail d’hôtesse de l’air pendant de nombreuses années avec les vols long-courriers de Finnair. Finnair, une très bonne compagnie aérienne toujours citée dans les plus sûres du monde.

Après l'horrible événement, comment avez-vous trouvé le courage et la force de continuer à vivre ?
J'ai réalisé que je devais trouver quelque chose de totalement différent pour récupérer ! J'étais tellement triste, tous mes rêves pour notre vie future s’étaient effondrés. Et je vivais chez mes parents... Mais heureusement, comme je l’ai dit, j'avais étudié le commerce. Alors, j’ai commencé à travailler dès le mois d’août à Turku comme caissière dans un grand hôtel. Puis ma sœur m’a dit que Finnair cherchaient des assistants de cabine. C'est vraiment ce qui m’a sauvé. Je pouvais tout le temps voyager et si tous mes collègues savaient ce qu’il s’était passé. Ils n’en parlaient jamais et ne me posaient aucune question. Et moi, je gardais mon passé totalement secret J'ai été très déprimée pendant deux ans. Mais 4 ans après la disparition de Jarno, je me suis remarié parce que je voulais tellement des enfants, avoir un vrai but pour ma vie ! J'étais si heureuse quand j'ai eu mes 2 filles. Et puis il y a mon travail pour Finnair pendant 35 ans ! J'ai vraiment aimé ce travail, même s’il était difficile. Maintenant je suis heureuse, à la retraite.

Le Continental Circus était comme une grande famille. Après 1973, êtes-vous restée en contact avec certains ?
Pas beaucoup. Il n'y avait pas de téléphone mobile pour garder le contact ! J’étais aussi très occupé par mon travail et les enfants. Comme maintenant j’ai plus de temps, j'ai retrouvé de très bons amis en Finlande. Et il y les Classiques. J'attends des moments meilleurs, comme tout le monde.

En 2013, vous étiez à Pesaro pour commémorer Jarno et Renzo. Vous avez également rencontré la femme de Renzo Pasolini. Comment était-ce de la voir après toutes ces années ?
Le Docteur Costa a été mon sauveur pendant de nombreuses années, comme il l’était pour les pilotes blessés. Il a organisé un grand événement commémoratif à Monza 30 après . Là, j'ai rencontré pour la première fois Anna Pasolini et Renzo Jr. Nous avons toutes les deux eu de très beaux sentiments ce jour là. Beaux mais difficiles. Anna n'était jamais avec Renzo sur les circuits. Lorsque nous avons marché et quitté la ligne de départ pour aller vers la courbe fatale, le soleil brillait. Mais il y a eu rapidement des nuages ​​sombres puis un terrible coup de tonnerre a retenti au moment même où nous mettions nos couronnes de fleurs à l’endroit de l'accident. Anna Pasolini m’a dit : "Renzo et Jarno sont là-haut, maintenant ils savent que nous sommes ici. » Étonnant ! Plus tard, nous avons été à Pesaro pour un bel hommage organisé par Benelli. Renzo Jr. a lui été à Petrignano di Assisi où il y a le Moto-club Jarno Saarinen. Ils ont fait un parc Jarno Saarinen avec une statue, et ils ont fait don d’une autre statue à Turku.

Avez-vous pensé que le souvenir de Jarno durerait aussi longtemps ?
Je n'ai jamais pensé que la légende de Jarno serait si forte et que son héritage vivrait toujours. J'ai été heureuse et fière quand Yamaha m'a invité au Japon au printemps 2019. C'était un grand honneur. Le manager de Yamaha, M. Hidaka, m'a alors montré un vieux dépliant publicitaire qu’il avait lorsqu’il était étudiant. C’était la photo de Jarno. Il était fan de Jarno quand il était jeune !

Y a-t-il quelque chose que vous voudriez dire à tous ceux qui honorent encore Jarno?
Pour les fans, je veux garder la légende vivante en mettant par exemple des photos quand j’ai le temps et en écrivant mes souvenirs dans le Fan Club de Jarno & Soili. Comme J'aime écrire, j’ai un projet de scénario pour une série de télévision internationale qui retracerait notre vie sur le Continental Circus. Une dramaturge talentueuse m’aide. Mais je ne peux pas en dire plus. Si tout va bien, ce sera prêt en 2023 pour les 50 ans de la disparition de Jarno.

Vous semblez avoir bien admis le passé et avoir trouvé le bonheur. Est-ce exact ?
Je vais très souvent sur la tombe de Jarno et je pense toujours à lui. Mais je suis me retrouvée, et je suis heureuse et satisfaite de ma vie. Trop de choses me sont arrivées Mais ma vie n'a été ni triste, ni terne.

Chère Soili, merci beaucoup pour cette interview.
Ben looijen

Traduction BIKE 70

 


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